Yves Citton : « Au-delà des allergies à l’intérieur de la gauche, il faut construire nos coalitions autour de conflits fondamentaux »

Professeur de littérature et média à Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis, après avoir enseigné aux Etats-Unis et en Suisse, Yves Citton codirige la revue Multitudes. Il est aussi directeur de l’école universitaire de recherche EUR ArTeC (arts, technologies, numérique, médiations humaines et création). Son dernier ouvrage, Faire avec (Les Liens qui libèrent, 192 pages, 16 euros), s’intéresse à la conflictualité politique, et invite à repenser les fronts et les stratégies en « faisant avec » les ennemis, les problèmes, les limites, plutôt qu’en cherchant à les éradiquer.

Il nous faut comprendre comment agir dans les batailles culturelles pour déjouer les menaces de guerre civile « qui bouillonnent sous nos pieds », écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?

J’essaie de comprendre à quoi font écran des polémiques apparemment superficielles, sur la non-mixité, le droit au blasphème, le déni du racisme systémique, dont on s’étonnera dans les décennies à venir qu’on leur ait donné autant d’importance, alors qu’on est en train de ne pas faire des choses extrêmement importantes, qui engagent les générations à venir. Nous assistons à une radicalisation de la droite, qui instrumentalise ces « guerres culturelles ».

Les clivages qui se jouent derrière les polémiques ne sont pourtant pas sans articulation avec des choses plus fondamentales. J’ai vécu dans les années 1990 aux Etats-Unis, où les guerres culturelles se jouaient autour de questions comme le droit à l’avortement, les family values, la sacralisation du drapeau national. Les républicains ont su s’emparer de ces questions pour leur donner plus de force politique. Ils en ont profité pour opérer des repositionnements politiques qui ont conduit à mettre au pouvoir des gens comme les Bush, père et fils, puis Donald Trump, ce qui a eu des conséquences directes dramatiques sur des questions essentielles comme les services publics ou les énergies fossiles. A droite, une véritable expertise s’est développée sur ce terrain, alors que la gauche les subit, en grognant ou en tombant dans le panneau de la polémique.

Les guerres culturelles minent-elles donc particulièrement la gauche ?

Oui. Le culte de la petite différence a conduit à une pathétique faiblesse des mouvements de gauche. Nous devons réapprendre à différencier nos vrais adversaires de ceux à qui l’on est peut-être allergique, mais avec qui il faudrait malgré tout nouer des coalitions tactiques, pour ne pas perdre des combats beaucoup plus importants. C’est particulièrement vrai sur les questions de woke ou de cancel culture. Plusieurs collègues universitaires se sentent aliénés par ces « extrémistes » qui bloquent des séances sur Roman Polanski ou qui comptent les temps de parole dans les assemblées générales. Mais, même dans leurs inévitables excès, il faut plutôt voir l’énergie, la vigueur, la capacité de mobilisation de ces mouvements. Au-delà des allergies de surface entre multiculturalistes et universalistes, anti-coloniaux et décoloniaux, la priorité est d’obtenir un minimum d’unité pour faire advenir les transformations sociales sur lesquelles on est en réalité d’accord.

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